12 octobre 2011
Nouvelle adresse
Publié dans Blogroll, Pierre Lazar | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
08 juillet 2011
Chroniques prussiennes : En chemin
Quelques images glanées ici et là et montées sur la musique des Bloody Beetroots :
Publié dans Chroniques prussiennes, Musique, Pierre Lazar | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
05 juillet 2011
Albert Caraco : Le Bréviaire du Chaos
Penseur, prophète, esprit universel d'une vaste culture, Albert Caraco est né le 10 juillet 1919 dans une famille séfarade du Levant. Il migra avec ses parents à travers l'Europe centrale (Vienne, Prague, Paris), et se réfugia en Uruguay, Amérique du Sud, à la veille de la Seconde guerre mondiale.
De retour à Paris, constatant le désastre produit sur les hommes et les nations par ce conflit idéologique, il ne retarda son suicide que par égard pour ses parents.
Dans l'attente de la fin qu'il s'était fixée - et qui survint au lendemain de la mort de son père, - il passa plusieurs heures chaque jour à remplir des cahiers d'une écriture mécanique et hiéroglyphique, sans ratures.
L'œuvre inclassable et gigantesque d'Albert Caraco est encore en partie inédite. A L'Age d'Homme, ses Œuvres complètes en cours de publication comptent actuellement vingt-deux volumes. Parmi lesquels Le Bréviaire du Chaos, une des pièces les plus brèves, constitue peut-être la quintessence.
Imprécations sublimes ciselées dans une langue d’une beauté classique, étincelante, magnifique, Albert Caraco restera le prophète incontournable du XXe siècle.

Seuls les anarchistes et les nihilistes détruisent sans construire, affirme Albert Caraco tout en invoquant un prophète, en se voulant prophète. L’ordre qu’il appelle de ses vœux est un ordre païen, un ordre fondé sur le refus de la fécondité, sur le plaisir et la nature, un ordre opposé aux religions révélées. Caraco reprend à son compte des termes chrétiens : péché, faute, salut ; mais quand il parle de la valeur de l’individu, ce n’est qu’en opposition à la masse. Les hommes sont désignés le plus souvent comme des « automates spermatiques », ou encore « masse de perdition ». Le salut n’est pour Caraco que dans la stérilisation, la réduction de la masse au bénéfice supposé de l’individu. Le matérialisme animiste de Caraco refuse toute transcendance, mais croit en un sens de l’histoire.
Le Bréviaire du Chaos
Le monde s'est fermé, comme il l'était avant les Grandes Découvertes, l'an 1914 marque l'avènement du second Moyen Age et nous nous retrouvons dans ce que les Gnostiques appelaient la prison de l'espèce, en l'univers fini, dont nous ne sortirons jamais.
C'en est fait de cet optimisme, qui fut le lot de tant d'Européens et durant quatre siècles, la Fatalité rentre dans l'Histoire et nous nous demandons soudain à quoi nous nous acheminons, nous nous interrogeons sur le pourquoi de ce qui nous arrive, la belle confiance de nos pères en un progrès sans limites, accompagnant une vie toujours plus humaine, s'est donc évanouie : nous tournons dans le cercle et nous ne parvenons plus même à concevoir nos œuvres.
C'est dire que nos œuvres nous dépassent et que le monde, transformé par l'homme, échappe une nouvelle fois à son intelligence, plus que jamais nous bâtissons dans l'ombre de la mort, la mort sera la légataire de nos fastes et l'heure du dénudement approche, où nos traditions iront tomber, l'une après l'autre, comme des vêtements, nous laissant nus, afin que nous soyons jugés, nus au dehors et vides au dedans, l'abîme sous nos pieds, le chaos sur nos têtes.
[...]
Il nous faut une Révélation nouvelle et qui proclame la caducité de celles que nous observons. Mais celles que nous observons sont là, leur poids de mort s'allie à la Fatalité qui nous écrase, ordre et chaos forment un tout que nous ne parvenons à rompre.
Les Anarchistes et les Nihilistes sont les derniers hommes raisonnables et sensibles parmi les sourds, qui marchent, et les aveugles qui militent, mais il ne suffit pas d'avoir raison au siècle d'à présent, ni de sentir, pour changer quoi que ce puisse être. Il faut remplacer l'ordre par un ordre et non par un désordre, et la morale par une morale et non par l'immoralité, comme la foi par une foi, non par un vide seulement, et les dieux morts par les divinités qui naissent.
Nous n'avons pas besoin d'agitateurs, nous avons besoin de prophètes, nous avons besoin de génies religieux à la mesure de ces temps, à la mesure de nos œuvres, car tous ceux dont nous révérons le souvenir et sans en excepter aucun, sont dépassés. Ils sont tous dépassés et ceux qui s'en réclament, les trahissent. Nulle tradition ne nous protège contre l'avenir, car l'avenir n'a pas de précédent et l'univers n'a plus d'asile.
[...]
Nous n'éviterons ni la Faim ni le Racisme, ceux qui prétendent le contraire nient l'évidence ou cherchent à nous égarer. Je n'en veux pas à l'homme de la rue, de plus en plus indifférent et qui s'estime satisfait, l'industrialisation lui procurant les apparences du bonheur, ce bonheur fût-il provisoire.
Je n'en veux pas à l'homme de la rue, ce malheureux par destination et qui ne se réveillera qu'au fort du cauchemar. Mon livre ne s'adresse pas à lui : je parle aux jeunes gens, qui, dans les universités, s'insurgent contre la morale et l'ordre, ces jeunes gens font peur à trop de monde et nous savons que si la guerre éclate, ils mourront les premiers.
Je parle à ces victimes rituelles, que l'ordre pour la mort finit par immoler, par immoler au nom de la morale, d'une morale que le sacrifice informe et que le sang retrempe.
Je les éclaire sur le pourquoi de leur insurrection et je la légitime même, je les approuve donc et, cependant, je leur conseille d'obéir en dernière analyse, car il ne suffit pas d'avoir raison, raison pour tous les âges à venir, encore est il besoin de survivre au présent et de durer jusqu'au moment où l'avenir prélude.
[...]
Tout ce qui nous arrive était prévu de longue date et ceux auxquels la Tradition n'est pas étrangère, savaient ce monde condamné, mais ils ne trouvaient pas d'oreilles pour se faire entendre.
Le cœur de l'homme n'a pas varié, le cœur de l'homme est pareil à la mer profonde et ténébreuse, les changements n'ont lieu qu'à la surface où notre sensibilité réfléchit la lumière, mais quand nous descendons, nous retrouvons ce qui fut et sera : la philosophie n'y pénètre guère et seule la théologie a les clés de l'abîme.
Notre théologie fut l'aberration par excellence et nous en expions les crimes et les fautes : elle avait vomi la nature et la nature s'est vengée. Nous sommes des antiphysiques et nos religions prétendues révélées n'auront su que bâtir le tombeau de l'espèce. La folie de la croix est à présent celle de l'homme, la volupté du sacrifice est la dernière à la mesure de nos œuvres, le goût de mort sera la consommation de nos idées.
Dans le chaos, où nous nous enfonçons, il est plus de logique que dans l'ordre de mort où nous nous confirmâmes tant de siècles et qui se désassemble sous nos pas automatiques.
Anathema, Looking Outside Inside
Looking outside inside, craving for something
Hoping for anything, I'll believe in anything
Who has eyes that see, who wants to believe?
In something, in anything, in one thing, in freedom
Publié dans Citations, Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
04 juillet 2011
Le son et l'image
Publié dans Citations, Images d'un autre monde, Musique, Poème | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
27 juin 2011
Friedrich Nietzsche : Le dernier homme
Voici ! Je vous montre le dernier homme.
« Qu’est-ce que l’amour ? Qu’est-ce que la création ? Qu’est-ce que le désir ? Qu’est-ce que l’étoile ? » – Ainsi demande le dernier homme et il cligne de l’œil.
La terre sera alors devenue plus petite, et sur elle sautillera le dernier homme, qui rapetisse tout. Sa race est indestructible comme celle du puceron ; le dernier homme vit le plus longtemps.
« Nous avons inventé le bonheur, » – disent les derniers hommes, et ils clignent de l’œil.
Ils ont abandonné les contrées où il était dur de vivre : car on a besoin de chaleur. On aime encore son voisin et l’on se frotte à lui : car on a besoin de chaleur.
Tomber malade et être méfiant passe chez eux pour un péché : on s’avance prudemment. Bien fou qui trébuche encore sur les pierres et sur les hommes !
Un peu de poison de temps en temps, qui font les rêves agréables. Et beaucoup de poison enfin, pour une mort agréable.
On travaille encore, car le travail est une distraction. Mais l’on veille à ce que la distraction ne débilite point.
On ne devient plus ni pauvre ni riche : ce sont deux choses trop pénibles. Qui voudrait encore gouverner ? Qui voudrait obéir encore ? Ce sont deux choses trop pénibles.
Point de berger et un seul troupeau ! Chacun veut la même chose, chacun est identique : qui a d’autres sentiments va de son plein gré à l’asile.
« Autrefois tout le monde était fou, » – disent ceux qui sont les plus fins, et ils clignent de l’œil.
On est prudent et l’on sait tout ce qui est arrivé : c’est ainsi que l’on peut railler sans fin. On se dispute encore, mais on se réconcilie bientôt – car on ne veut pas se gâter l’estomac.
On a son petit plaisir pour le jour et son petit plaisir pour la nuit : mais on respecte la santé.
« Nous avons inventé le bonheur, » – disent les derniers hommes, et ils clignent de l’œil.
Also sprach Zarathustra, Friedrich Nietzsche
Publié dans Citations, Récit | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
21 juin 2011
Chroniques prussiennes : Ephéméride, 22 juin 1941
Amers souvenirs du front de l’est
Il y a 70 ans, la Wehrmacht allemande attaquait l’Union Soviétique. Mais tous ne croyait pas aux paroles d’Hitler. Les quelques témoins allemands de cette époque vivant aujourd’hui se rappellent d’une période d’inquiétudes et de tristesse.
Quand on lui parle du 22 juin 1941, Gertrud Weyl répond spontanément : « Je me rappelle très bien de ce jour. » C’était peu après son 20ème anniversaire – et comme beaucoup d’autres jeunes filles de son âge, la future étudiante en médecine devait faire son « Kriegsdienst » (service de guerre), une sorte de service social obligatoire dans le Reich d’Hitler. Gertrud Weyl travaillait dans un petit village de la Hesse : « C’était un foyer pour enfants de la Ruhr, qui souffrait là-bas des bombardements intensifs, et qui devait se reposer chez nous. »
1. Choc et horreur
« Le matin du 22 juin, ma Gruppenleiterin m’a réveillée, elle était très confuse et elle criait : « Gertrud, c’est la guerre avec la Russie ! » Je ne l’oublierai jamais. » Les deux jeunes femmes étaient paralysées de peur. « Nous avions déjà tellement espéré que la guerre se terminerait bientôt. » Gertrud Weyl raconte que dans sa famille, dès le début, personne ne croyait la propagande quand elle parlait d’un assaut rapide, du succès de la Blitzkrieg. Bien sûr ils ne disposaient pas alors d’informations fiables sur ce qu’il se passait à l’est. Mais l’ambiance dans la maison, au cours de ce printemps, il y a 70 ans, était sombre et pesante.
2. Attaque surprise à l’aube
En ce 22 juin, trois millions de soldats de la Wehrmacht étaient en marche avec tout ce que produisait l’industrie de guerre nazie : des Panzer, des avions, des armes. Selon les historiens, l’élite de l’armée n’aurait manifesté ni doutes, ni oppositions. Du jour au lendemain, pour l’Union Soviétique prise par surprise, la lutte pour la survie commençait. La légende, selon laquelle Hitler aurait devancé une invasion de l’Armée rouge déjà prévue par Staline est restée tenace des années durant. Les historiens soulignent aujourd’hui que ce n’est pas fondé scientifiquement.
3. Archives déclassifiées

A la veille du 70ème anniversaire du début de la Grande Guerre patriotique, le Service du renseignement extérieur russe (SVR) a déclassifié une série de documents témoignant que le Kremlin était au courant du caractère inéluctable de l'attaque hitlérienne, a annoncé à RIA Novosti le général Lev Sotskov.
Composé par M. Sotskov, le recueil intitulé « Agression » regroupe des documents parvenus aux autorités soviétiques entre 1938 et 1941. Il jette la lumière sur les vides de l'histoire russe et donne une nouvelle vision de faits connus.
Ces archives déclassifiées montrent que l'Union soviétique disposait d'informations exhaustives sur la préparation de l'opération Barbarossa (invasion par le IIIème Reich de l'URSS).
4. Staline au courant et inactif
Dans l’histoire contemporaine, la polémique fait rage depuis soixante ans sur la nature de cette opération, et notamment la question lancinante de savoir si Staline était au courant, comme la raison de son inaction. Depuis l’ouverture des archives ex-soviétiques, un renouveau a eu lieu, qui a eu raison des thèses développées par Viktor Souvorov (Le Brise-glace, paru dans les années 1970) qui justifiait l’attaque allemande comme étant préventive devant l’imminence d’une offensive soviétique. Ce Souvarov, pseudonyme d’un ancien colonel du GRU (les services de renseignement militaire soviétiques) passé à l’Ouest, ont été démontées par des scientifiques comme David Glantz (peu susceptible de sympathies prosoviétiques, étant colonel de l’US Army). Cette thèse de l’attaque préventive est en effet un des arguments d’Hitler pour expliquer l’opération. En fait, cette surprise est précédée par de longs mois de tensions et de jeu complexe dans les relations internationales où il est difficile de faire la part des choses entre les risques d’un assaut imminent et ceux d’une attaque à plus longue échéance. Staline prend en compte les informations de ses réseaux à l’étranger (Richard Sorge au Japon, la « Rote Kapelle » en Allemagne et en France) comme les avertissements de Churchill mais peine à prendre une décision claire. D’un autre côté, les préparatifs allemands ne font pas l’objet d’une dissimulation, puisque dans les semaines précédant Barbarossa, plus de 300 vols de reconnaissance violent l’espace aérien soviétique et que les divisions se massent du côté allemand du Bug en prévision de l’assaut.
Quant à l’opération en elle-même, elle s’avère rapidement très meurtrière (pour les Soviétiques mais aussi pour les Allemands) et se caractérise par plusieurs éléments :
- une désorganisation profonde de l’armée rouge, qui perd des centaines de milliers de combattants et plus d’un million et demi de prisonniers en quelques semaines ;
- la destruction au sol, en moins de douze heures, de 1 200 aéronefs et de dizaines d’aéroports ;
- un commandement (C3I) qui vole littéralement en éclat ou est paniqué ; Staline attendra le 3 juillet pour parler mais Molotov appelle à la résistance le jour même tout en expédiant un télégramme à Berlin pour expliquer que les négociations restent possibles !
Les succès allemands tiennent à la soudaineté de l’attaque, à l’infiltration de commandos sur les arrières, mais aussi à un corps des officiers soviétiques profondément désorganisé par les purges de 1937-1938 où les incompétents et les inexpérimentés sont nombreux.
5. De l’expansionnisme soviétique
De 1939 à 1941, 161 divisions sont formées et l’Armée rouge passe de 1,5 million d’hommes à 4,2 millions. En septembre 1939, les 4 corps mécanisés existants sont dissous par Grigori Koulik qui démantela l'armée blindée. Il faut attendre la défaite de la France pour en créer de nouveaux 8. Quand, à l’automne 1940, le nombre de Panzerdivision double, 20 nouveaux corps voient le jour pour atteindre un total de 29 en juin 1941.
Conformément au protocole secret du Pacte germano-soviétique, l'Armée rouge franchit la frontière polonaise, le 17 septembre 1939. Il semblerait que 466 516 hommes aient pris part à cette opération. Durant cette campagne, elle rencontre peu de résistance. Les pertes seraient de 1 475 tués et 2 383 blessés. Les troupes soviétiques, respectant le traité avec les Allemands, s'arrêtent sur la ligne Curzon et une parade militaire commune a lieu à Brest-Litovsk, le 23 septembre. Les crimes de guerre de l'Armée rouge pendant la Seconde Guerre mondiale ont longtemps été occultés.
La guerre contre la Finlande débute le 30 novembre 1939 et l'Armée rouge, pourtant trois fois supérieure en nombre, va être tenue en échec pendant plusieurs mois par les forces finlandaises. Souffrant de déficiences de leurs équipements et d'un commandement médiocre, mais aussi du climat rigoureux, les forces soviétiques échouent devant la ligne Mannerheim, jusqu'au 5 mars 1940. Cependant les pertes sont tellement importantes, officiellement 48 000 tués, que l'Union soviétique renonce à envahir complètement la Finlande et signe la paix de Moscou, le 12 mars, n'amputant le territoire finlandais que de la Carélie et quelques autres concessions territoriales. Beaucoup verront dans cette contre-performance, une conséquence des purges, laissant l'Armée rouge mal commandée et mal équipée, donc vulnérable. Cependant, les leçons de cette guerre ne seront pas perdues pour les Soviétiques qui commenceront à réformer l'Armée rouge. De nouveaux matériels, comme la série des chars KV-1, trouvent leur genèse dans cette guerre mal menée.

6. Une tombe à l’est
La Wehrmacht avait désormais besoin de renforts supplémentaires – le Moloch réclamait ses victimes. La famille de Gertrud Weyl fut alors concernée comme beaucoup d’autres : « Mon cousin Walter, venait juste d’avoir 18 ans, ils lui ont offert le bac, l’ont formé pendant quatre semaines et il est parti immédiatement sur le front de l’est. On n’a plus jamais entendu parler de lui. » Son grand frère Ernst, était déjà depuis 2 ans dans la Wehrmacht – comme officier et médecin capitaine, d’abord envoyé en Pologne. Il a été dénoncé pour des critiques contre la guerre et le national-socialisme ; dégradé, il est envoyé dans une compagnie pénitentiaire – condamné à mort. Grièvement blessé dans les combats sur la Baltique, il est mort dans un hôpital de campagne. Les rares lettres reçues du front montrent le désespoir du jeune médecin et soldat, qui a payé de sa vie ses critiques. Contrairement à son cousin, Ernst Weyl a une tombe. Elle se trouve dans l’actuel Lettonie, dans un immense cimetière militaire entretenu par la Volksbund deutscher Kriegsgräberfürsorge.
7. Conquête et extermination
La guerre menée à l’est sur des fondements racistes était une razzia pour asservir et exterminer un peuple, sa culture, son infrastructure. La Wehrmacht devait conquérir son Lebensraum, créer des régions de peuplement pour les allemands ; la population locale étant de toute façon considérée comme des esclaves. Le but d’Hitler est de bâtir un empire allant jusqu’à l’Oural. Les allemands y étaient préparés par la propagande ; Gertrud Weyl se rappelle encore avec des frissons de la presse et des journaux télévisés, dans lesquels les Russes, les Ukrainiens et d’autres peuples d’Europe de l’Est étaient dénigrés, et dépouillés de leur dignité. Selon Gertrud, la Russie était devenue pour sa génération un territoire totalement inconnu. Ce n’est qu’après la guerre qu’elle apprit peu à peu ce qui était arrivé à la population. Elle raconte également que parfois lorsqu’elle y repense, elle n’arrive pas à prendre la mesure de ces atrocités.
8. De l’expansionnisme germanique
Pour l'Allemagne, par suite, la seule possibilité de mener à bien une politique territoriale saine résidait dans l'acquisition de terres nouvelles en Europe même. Des colonies ne peuvent servir à ce but tant qu'elles n’apparaissent pas favorables au peuplement massif par des Européens. Mais on ne pouvait plus au dix-neuvième siècle obtenir de tels territoires coloniaux par voie pacifique. On ne pouvait même pas mener une telle politique coloniale sans une guerre sévère qu'il eût été plus opportun de livrer pour acquérir un territoire du continent européen, plutôt que des domaines extra-européens.
Une telle résolution une fois prise exige ensuite que l'on s'y consacre exclusivement. Ce n'est pas avec des demi-mesures et des hésitations que l'on réalise une tâche qui demande toute la volonté et toute l'énergie de chacun. Il fallait aussi subordonner alors toute la politique du Reich à ce but exclusif ; il ne fallait pas se permettre un geste procédant d'autres considérations que de la connaissance de cette tâche et des moyens de l'accomplir.
Il fallait bien se rendre à l'évidence : seul le combat permettrait d'atteindre ce but, et c'est d'un œil froid et calme qu'il fallait considérer la course aux armements.
Tout l'ensemble des alliances devait être examiné de ce seul point de vue, et il fallait en estimer la valeur réelle. Voulait-on des territoires en Europe, cela ne pouvait être en somme qu'aux dépens de la Russie. Alors il eût fallu que le nouveau Reich suivît de nouveau la voie des anciens chevaliers de l'ordre teutonique, afin que l'épée allemande assurât la glèbe à la charrue allemande, et donnât ainsi à la nation son pain quotidien.
Pour une semblable politique, le seul allié possible en Europe était l'Angleterre.
[...]
Aussi, nous autres nationaux-socialistes, biffons-nous délibérément l'orientation de la politique extérieure d'avant guerre. Nous commençons là où l'on avait fini il y a six cents ans. Nous arrêtons l'éternelle marche des Germains vers le sud et vers l'ouest de l'Europe, et nous jetons nos regards sur l'Est.
Nous mettons terme à la politique coloniale et commerciale d'avant guerre et nous inaugurons la politique territoriale de l'avenir.
Mais si nous parlons aujourd'hui de nouvelles terres en Europe, nous ne saurions penser d'abord qu'à la Russie et aux pays limitrophes qui en dépendent.
Le destin même semble vouloir nous le montrer du doigt : en livrant la Russie au bolchévisme, il a ravi au peuple russe cette couche d'intellectuels, qui fonda et assuma jusqu'à ce jour son existence comme Etat. Car l'organisation de l'Etat russe ne fut point le résultat des aptitudes politiques du slavisme en Russie, mais bien plutôt un exemple remarquable de l'action, créatrice d'Etats, de l'élément germanique au milieu d'une race de moindre valeur.
[...]
En raciste qui se base sur la race pour estimer la valeur du matériel humain, je n'ai pas le droit de lier le sort de mon peuple à celui des soi-disant « nations opprimées », connaissant déjà leur infériorité raciale.
Nous devons aujourd'hui adopter exactement la même attitude vis-à-vis de la Russie. La Russie actuelle, dépouillée de sa classe dirigeante germanique – indépendamment des intentions secrètes de ses nouveaux maîtres – ne peut être un allié dans la lutte pour la libération de la nation allemande. Au point de vue purement militaire, les conditions seraient directement catastrophiques au cas d'une guerre Allemagne-Russie contre l'Europe occidentale et probablement contre tout le reste du monde. La lutte se déroulerait non pas sur le territoire russe, mais sur le territoire allemand, sans que l'Allemagne puisse recevoir de la Russie un secours tant soit peu efficace.
9. Des millions de victimes
L’Ukraine, la Russie blanche et les Etats baltes ont été facilement conquis. A l’automne 1941 la défaite de la Wehrmacht devant Moscou était cependant prévisible. L’armée allemande n’était pas préparée à l’hiver russe et avait sous-évalué la volonté de survie de l’Union Soviétique. Cette guerre a fait des millions de morts. Pas seulement parmi les soldats et officiers allemands. C’est l’ancienne Union Soviétique qui a payé le plus lourd tribut en vies humaines : des soldats tués au combat, des prisonniers de guerre morts de froid ou de maladie dans les camps allemands, la population civile, les juifs d’Europe de l’est, systématiquement assassinés par les Einsatzgruppen, souvent sous les yeux ou avec l’aide de la Wehrmacht. On évalue aujourd’hui à 27 millions le nombre de morts.
10. Les Einsatzgruppen en Russie
Les Einsatzgruppen étaient donc des unités de police formées de fonctionnaires de la Gestapo et de la police criminelle, d’officiers SS du Sichercheitsdienst et d’agents techniques en grand nombre. Entièrement motorisées, celles-ci avaient pour principale mission d’assurer un maintien de l’ordre volant, évoluant au fur et à mesure que les troupes avançaient. Après la phase d’invasion, les groupes étaient transformés en bureaux régionaux et locaux de la police et des services de sécurité. Leurs personnels restaient donc souvent en place dans les pays occupés, ce qui explique que seuls quelques officiers aient servi dans plusieurs groupes, et que pratiquement aucun homme de troupe n’ait fait deux campagnes au sein des Einsatzgruppen. Quand les groupes sont réunis à l’orée d’une campagne, les hommes qui en font partie n’ont aucune expérience de ce que doit être l’«intervention à l’étranger », le « voyage à l’Est » qu’est le service dans les Einsatzgrupppen. Les groupes envoyés en Russie étaient au nombre de quatre, répartis en zones géographiques. Ils étaient tous composés de Sonderkommandos et d’Einsatzkommandos. Les premiers se différenciaient des seconds par le fait qu’ils étaient plus faibles numériquement, que leurs missions ressortissaient plus au travail de renseignement, aux opérations de commandos et de sabotage, avec une surreprésentation relative des officiers SS du SD, alors que les Einsatzkommandos étaient formés de policiers de la Gestapo et de la Kripo en plus grand nombre, et qu’ils étaient spécialisés dans les arrestations, les interrogatoires et les missions inquisitoriales.
L’Einsatzgruppe A, le plus important en effectifs avec près de 1.000 hommes, se vit confier la zone Nord, avec comme objectif Leningrad. Il était composé de deux Einsatzkommandos, les EK 2 et 3, et de deux Sonderkommandos, les SK 1a et 1b.
L’Einsatzgruppe B était destiné à la partie centrale du front, avec la Biélorussie. Il comptait 750 hommes, répartis pour une centaine d’entre eux au sein de l’état-major et d’un commando spécial Moscou – avec à sa tête le professeur Franz Six, colonel SS et titulaire d’une chaire de l’université de Berlin –, tandis que les 650 hommes restant se répartissaient dans les deux Einsatzkommandos (EK 8 et 9) et les deux Sonderkommandos (SK 7a et 7b) qui se partageaient le territoire dévolu au groupe en bandes relativement égales.
L’Einsatzgruppe C, lui, s’était vu confier le quadrillage de l’Ukraine du Nord, avec Kiev comme objectif principal. Comme les deux précédents, il comptait deux Einsatzkommandos (EK 5 et 6) et deux Sonderkommandos (SK 4a et 4b), et était de force sensiblement égale à l’Einsatzgruppe B.
Quant à l’Einsatzgruppe D, il avait été formé en hâte quelques jours seulement avant l’attaque du 22 juin, et se chargea de la partie Sud du front, avec la Crimée et le Caucase comme objectifs. Il comptait quatre Sonderkommandos (10 a et b, 11 a et b) et un Einsatzkommando (EK 12). Il était le plus faible numériquement, avec 500 hommes au maximum.
Les Einsatzgruppen, plus profondément, ne représentaient pas véritablement une nouveauté dans une campagne qui, pourtant, était pensée en rupture avec les conflits précédents. De telles unités avaient déjà été envoyées en Autriche, dans les Sudètes en Tchécoslovaquie et en Pologne. Les ordres confiés aux groupes stipulaient que leurs missions étaient les suivantes :
«a]: la protection (Sicherung) de l’ordre nouveau contre toute attaque et tout trouble ;
b]: l’arrestation de toutes les personnes connues comme hostiles au Reich ;
c]: la confiscation de toutes les archives et des dossiers concernant l’activité des personnes et des organisations hostiles au Reich ;
d]: la liquidation des organisations hostiles au Reich ou poursuivant des objectifs hostiles à celui-ci.
e]: l’occupation de tous les locaux des polices criminelle et politique tchèques ainsi que de toutes les organisations poursuivant des objectifs de police politique ou criminelle. »
[...]
Parmi les objectifs des commandos en URSS, les ordres édictés par Heydrich, le chef du RSHA, stipulaient :
«4]: exécutions. Sont à exécuter tous les fonctionnaires du Komintern (ainsi que, d’une manière générale, tous les politiciens professionnels communistes), les fonctionnaires de rang supérieur et moyen du comité central, des comités de république ou de rayon du Parti, ainsi que les fonctionnaires subalternes radicaux [de ces institutions], les Juifs en place dans l’État et le Parti, tous les autres éléments radicaux (saboteurs, propagandistes, francs-tireurs (Eckenschützer), auteurs d’attentats, agitateurs), dans la mesure où [italiques dans l’original, CI] l’on n’a pas besoin d’eux pour livrer des renseignements d’ordre économique ou politique qui pourraient être d’importance particulière pour les mesures de police politique à venir, ou la reconstruction économique des territoires occupés. »
[...]
Les 29 et 30 novembre 1941, le Sonderkommando 4a, appuyé sur des éléments de la Wehrmacht et deux bataillons de police, exécuta en deux jours la totalité des Juifs de Kiev dans le ravin de Babi Yar, tuant 33.371 hommes, femmes et enfants. Ce massacre, sans doute le plus important en Ukraine, aurait été impossible sans ces savoir-faire de la tuerie. Il impliqua cependant le consentement de plus de 2.000 meurtriers, consentement qui, en dernière instance, constitua la condition la plus importante de la réalisation de la violence « extirpatrice » nazie et de sa volonté d’éradication totale, marque de la volonté génocidaire. Et c’est peut-être une lettre écrite à sa femme par Karl Kretschmer, jeune officier de ce commando, au soir de ce massacre, qui nous donne la clé de ce consentement :
« Cette guerre, nous la menons pour l’existence même de notre peuple. Grâce à Dieu, dans notre patrie, tu ne vois pas cela de trop près. Mais les bombardements aériens t’ont montré ce que l’ennemi nous réserve s’il gagne. Ceux du front en font sans arrêt l’expérience. Mes camarades se battent littéralement pour l’existence de notre peuple. Ils font à l’ennemi ce que celui-ci leur ferait. Je pense que tu me comprends. Parce que nous considérons que cette guerre est une guerre juive, les Juifs sont ceux qui en affrontent le premier choc. En Russie, là où il y a un soldat allemand, il n’y a plus de Juif. »
11. L’enseignement d’une légende
Pendant des dizaines d’années la responsabilité allemande dans la guerre d’extermination sur le front de l’est n’était pas un sujet dans le débat public. On se rappelait surtout de sa propre douleur. La légende d’une « Wehrmacht propre » a en outre eu la vie dure, la responsabilité des crimes était rejetée sur des organisations nazies, comme la SS. Il n’y a pendant longtemps pas eu d’empathie dans la population allemande pour les victimes innombrables du côté soviétique. D’abord les études d’historiens critiques au milieu des années 1990, puis les expositions très discutées et controversées sur les crimes de la Wehrmacht, ont entamé cependant un processus de changement des mentalités. Les relations russo-allemandes sont encore troublées par les événements de l’opération Barbarossa.
Gertrud Weyl aura en juin 2011 quatre-vingt-dix ans. Elle trouve que les jeunes ne s’intéressent pas assez à la période 1933-1945 et elle nous confie : « Je suis contente de pouvoir à nouveau en parler maintenant avec ma famille et mes amis. Pour moi, ce passé horrible a toujours était proche. »
Sources :
Deutsche Welle
RIA Novosti via
Fiches de la recherche doctrinale
Wikipedia
Mein Kampf
Les cahiers de la Shoah
Publié dans Chroniques prussiennes, Ephéméride | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
05 juin 2011
Lévi-Strauss : Villegaignon
« Rio est mordu dans sa baie jusqu’au cœur ; on débarque en plein centre, comme si l’autre moitié, nouvelle Ys, avait été dévoré par les flots. Et en un sens c’est vrai puisque lq première cité, simple fort, se trouvait sur cet îlot rocheux que le navire frôlait tout à l’heure et qui porte toujours le nom du fondateur : Villegaignon. Je foule l’Avenida Rio-Branco où s’élevaient jadis les villages tupinamba, mais j’ai dans ma poche Jean de Léry, bréviaire de l’ethnologue.
Il y a trois cent soixante-dix-huit ans presque jour pour jou, il arrivait ici avec dix autres Genebois, protestants envoyés par Calvin à la requête de Villegaignon, son ancien condisciple qui venait de se convertir un an à peine après son établissement dans la baie de Guanabara. Cet étrange personnage qui avait fait successivement tous les métiers et qui avait touché à tous les problèmes s’était battu contre les Turcs, les Arabe, les Italiens, les Ecossais (il avait enlevé Marie Stuart pour permettre son mariage avec François II) et les Anglais. On l’avait vu à Malte, à Alger et à la bataille de Cérisoles. Et c’est presque au terme de sa carrière aventureuse, alors qu’il semblait s’être consacré à l’architecture militaire, qu’à la suite d’une déception de carrière il décide d’aller au Brésil. Mais là encore, ses plans sont à la hauteur de son esprit inquiet et ambitieux. Que veut-il faire au Brésil ? Y fonder une colonie, mais sans doute aussi s’y tailler un empire ; et, comme objectif immédiat, établir un refuge pour les protestants persécutés qui voudraient quitter la métropole. Catholique lui-même et probablement libre penseur, il obtient le patronage de Coligny et du cardinal de Lorraine. Après une campagne de recrutement auprès des fidèles des deux cultes, menée aussi sur la place publique après des débauchés et des esclaves fugitifs, il réussit finalement, le 12 juillet 1555, à embarquer six-cents personnes sur deux navires : mélange de pionniers représentant tous les corps d’état et de criminels tirés des prisons. Il n’oubliait que les femmes et le ravitaillement.
Le départ fut laborieux ; par deux fois, on rentre à Dieppe, enfin, le 14 août, on lève définitivement l’ancre, et les difficultés commencent : bagarres aux Canaries, putréfaction de l’eau à bord, scorbut. Le 10 novembre, Villegaignon mouille dans la baie de Guanabara, où Français et Portugais se disputaient depuis plusieurs années les faveurs des indigènes.
La position privilégiée de la France sur la côte brésilienne à cette époque pose de curieux problèmes. Elle remonte certainement jusqu’au début du siècle où de nombreux voyages français sont signalés – notamment celui de Gonneville en 1503, qui ramena du Brésil un gendre indien – presque en même temps que la découverte de la Terre de Sainte-Croix par Cabral en 1500. Faut-il remonter plus haut ? Doit-on conclure de l’attribution immédiate à cette nouvelle terre, par les français, du nom de Brésil (attesté depuis le XIIe siècle, au moins, comme l’appellation – au secret jalousement gardé – du continent mythique d’où provenait les bois de teintures), et du grand nombre de termes empruntés directement par le français aux dialectes indigènes sans passer par l’intermédiaire des langues ibériques : ananas, manioc, tamandua, tapir, jaguar, sagouin, agouti, ara, caïman, toucan, coati, acajou, etc., qu’un fond de vérité étaye cette tradition dieppoise d’une découverte du Brésil par Jean Cousin, quatre avant le premier voyage de Colomb ? Cousin avait un nommé Pinzon à son bord, ce sont des Pinzon qui redonnent courage à Colomb lorsqu’à Palos il semble tout prêt d’abandonner son projet, c’est un Pinzon qui commande la Pinta au cours du premier voyage, et avec qui Colomb tient à conférer chaque fois qu’il envisage un changement de route ; enfin, c’est en renonçant à la route qui sera, exactement un an plus tard, celle menant un autre Pinzon jusqu’à Cabo Sao-Agostino et lui assurant la première découverte officielle du Brésil, que Colomb manque de peu un titre de gloire supplémentaire.
A moins d’un miracle, le problème ne sera jamais résolu puisque les archives dieppoises, y compris la relation de Cousin, ont disparu au XVIIe siècle au cours de l’incendie dû au bombardement anglais. Mais, mettant pour la première fois le pied sur la terre du Brésil, je ne puis me retenir d’évoquer tous ces incidents burlesques et tragiques qui attestaient il y a quatre cents ans l’intimité régnant entre Français et Indiens : interprètes normands conquis par l’état de nature, prenant femme indigène et devenant anthropophages ; le malheureux Hans Staden qui passa des années d’angoisse attendant chaque jour d’être mangé et chaque fois sauvé par la chance, essayant de se faire passer pour Français en invoquant une barbe rousse fort peu ibérique et s’attirant du roi Quoniam Bébé cette réplique : « J’ai déjà pris et mangé cinq Portugais et tous prétendaient être Français ; cependant ils mentaient ! » Et quelle constante fréquentation n’avait pas été requise pour qu’en 1531, la frégate la Pélerine pût rapporter en France, en même temps que trois mille peaux de léopard et trois cents singes et guenons, six cents perroquets « sachant déjà quelques mots de français »...
Villegaignon fonde, sur une île en pleine baie, le Fort-Coligny ; les Indiens le construisent, ils ravitaillent la petite colonie ; mais vite dégoûtés de donner sans recevoir, ils se sauvent, désertent leurs villages. La famine et les maladies s’installent au fort. Villegaignon commence à manifester son tempérament tyrannique ; les forçats se révoltent : on les massacre. L’épidémie passe sur la terre ferme : les rares Indiens restés fidèles à la mission sont contaminés. Huit cents meurent ainsi.
Villegaignon dédaigne les affaires temporelles ; une crise spirituelle le gagne. Au contact des protestants, il se convertit, fait appel à Calvin pour obtenir des missions qui l’éclaireront sur sa foi nouvelle. C’est ainsi que s’organise, en 1556, le voyage dont Léry fait partie.
L’histoire prend alors un tour si étrange, que je m’étonne que nul romancier ou scénariste ne s’en soit encore emparé. Quel film elle ferait ! Isolés sur un continent aussi inconnu qu’une autre planète, complètement ignorant de la nature et des hommes, incapables de cultiver la terre pour assurer leur subsistance, dépendant pour tous leurs besoins d’une population incompréhensible qui les a d’ailleurs pris en haine, assaillis par les maladies, cette poignée de Français, qui s’étaient exposés à tous les périls pour échapper aux luttes métropolitaines et fonder un foyer où puissent coexister les croyances sous un régime de tolérance et de liberté, se trouvent pris à leur propre piège. Les protestants essayent de convertir les catholiques, et ceux-ci les protestants. Au lieu de travailler à survivre, ils passent les semaines en folles discussions : comment doit-on interpréter la Cène ? Faut-il mêler l’eau et le vin pour la consécration ? L’Eucharistie, l’administration du baptême fournissent le thème de véritables tournois théologiques à la suite desquels Villegaignon se convertit ou se reprend.
On va jusqu’à expédier un émissaire en Europe pour consulter Calvin et lui faire trancher des points litigieux. Pendant ce temps les conflits redoublent. Les facultés de Villegaignon s’altèrent ; Léry conte qu’on pouvait prédire son humeur et ses rigueurs à la couleur de ses costumes. Finalement, il se tourne contre les protestants et entreprend des les affamer ; ceux-ci cessent de participer à la vie commune, passent sur le continent et s’allient aux Indiens. A l’idylle qui se noue entre eux, nous devons ce chef-d’œuvre de la littérature ethnographique, le Voyage faict en la Terre du Brésil de Jean de Léry. La fin de l’aventure est bien triste : les Genevois arrivent, non sans mal, à rentrer sur un bateau français ; il ne s’agit plus, comme à l’aller où ils étaient en force, de « dégraisser » - c'est-à-dire de piller – gaiment les bateaux rencontrés sur la route ; la famine règne à bord. On mange les singes, et ces perroquets si précieux qu’une Indienne amie de Léry refusait de céder le sien, à moins que ce ne fût contre une pièce d’artillerie. Les rats et les souris des cales, dernières victuailles, atteignent le cours de quatre écus pièce. Il n’y a plus d’eau. En 1558, l’équipage débarque en Bretagne à demi mort de faim.
Sur l’île, la colonie se désagrège dans un climat d’exécutions et de terreur ; détesté par tous, considéré comme traître par les uns, renégats par les autres, redoutable aux Indiens, effrayé par les Portugais, Villegaignon renonce à son rêve. Fort-Coligny commandé par son neveu, Bois-le-Comte, tombe aux mains des Portugais en 1560. »
C. Lévi-Strauss, Tristes Tropiques
Publié dans Citations, Images d'un autre monde, Récit | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




